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Bibliothèque (1990-2017)

Le vent de la Réforme. Luther 1517

Auteurs : Madeleine Zeller, Matthieu Arnold, Benoît Jordan. Avec la collaboration de Beat Föllmi, Christian Herrmann, Gustavs Strenga

Il s’agit du catalogue d’une grande exposition qui a eu lieu à la Bibliothèque nationale et universitaire (BNU) de Strasbourg, à l’occasion du jubilé de la Réformation (1517-2017), dont la ville de Strasbourg fut l’un des lieux privilégiés. Si ce catalogue d’exposition est recensé sur notre site, c’est pour rendre compte de la place prise par les images dans cette exposition.
Certes, l’image - à l’inverse de la musique - ne fut pas thématisée en tant que telle dans le parcours de cette belle exposition, et on peut le regretter. Toutefois, elle est mise en valeur non seulement à travers les objets exposés qui comportent une abondante iconographie, mais le fut aussi dans l’exposition par des tablettes numériques qui permettaient de prendre connaissance de pages illustrées non visibles au visiteur, dans un certains des ouvrages exposés.
On pourrait identifier quatre types d’images présentées et commentées :

1. Les images d’avant la Réforme. Elles témoignent de l’inflation du visuel dans la piété populaire qui a précédé la Réforme - et donc, par contrecoup, de l’extrême prudence de celle-ci à utiliser tout ce qui sollicite le regard. On notera deux images de dévotion populaire présentes en Alsace : une gravure sur bois de Vierge du pèlerinage du Schauenberg à Pfaffenheim (p. 37, non datée), et une peinture murale dans l’église de Betschdorf (p. 36, autour de 1500), représentant le jugement dernier. En refusant certains thèmes véhiculés en images, c’est souvent l’image elle-même qui fut également rejetée. Trop unilatéralement au service du message, le medium subit le même traitement que ce pour quoi il était destiné.

2. Les images dans les Bibles illustrées. C’est ce qui différencie le plus le courant luthérien du courant réformé, plus présent en Suisse et en France : les Bibles allemandes sont illustrées et ont ainsi donné lieu à une tradition de l’image (doublement) biblique, inexistante jusqu’alors. Parmi les intéressants exemples montrés : - une image pleine page de la création du monde (avec une étonnante représentation anthropomorphique de Dieu le Père), dans une Bible de Luther de 1543, qui fut colorée par son propriétaire (p. 169). - Une Bible éditée par Jacob Beringer et imprimée à Strasbourg par Johannes Grüninger en 1526, et qui comporte 64 illustrations colorées, transformant l’ouvrage en un "Nouveau Testament visuel" : une mine iconographique - presque une bande dessinée avant l’heure - qui serait à exploiter et à étudier. (pp. 174-175). - Le Bettbüchlein (petit livre de prière) de Luther, imprimé en 1523 avec une gravure en bois colorée pour chaque commandement du Décalogue (p. 65).

3. Les images du réformateur. L’exposition montre bien que très tôt les portraits du Réformateur de Wittenberg circulèrent et se multiplièrent (grâce à l’usage de la gravure sur bois, remise au goût du jour par la Réforme, précisément). Ainsi trouve-t-on des portraits - et même ultérieurement - des statues de Luther en grand nombre. Une gravure de Baldung Grien (et non de Cranach comme indiqué par erreur dans l’édition française du catalogue - l’erreur a été corrigée dans l ’édition allemande), fut utilisée aussi bien par les défenseurs (p.69) que par les adversaires (pp. 70-71) de Luther. On remarquera également un portrait de Luther - mais aussi d’autres personnages importants comme Hus, Erasme et Melanchthon - dans une reliure de Bible imprimée à Lyon en 1523 (pp. 170-171). On notera encore un portrait inconnu (de l’auteur de ces lignes tout au moins) du jeune Luther moine qui accompagne un de ses sermons de 1519 (p. 68).

4. Les images "actualisantes". La Réforme donna une impulsion décisive dans la technique qui consistait à faire de l’image un moyen de montrer l’implication du présent dans le passé. Elle acquiert ainsi la fonction herméneutique qui consiste à actualiser le texte ou le thème dont il est question, et rejoint ainsi une des fonctions de la prédication, qui est bien de dire une Parole pour aujourd’hui. Sont présentés dans ce catalogue des exemples classiques mais parlant, comme le dragon de l’Apocalypse affublé d’une tiare pontificale dans la première version du Septembertestament de décembre 1522 (p. 159) ; une représentation de Josué sur une page de titre d’un Ancien Testament de 1524 dont le visage serait celui de Luther en "chevalier Georges" (p. 166), ou encore Luther représenté avec un cygne, langage codé qui ferait allusion à une réalisation d’une phrase prophétique prononcée par Jean Huss avant son supplice (p. 173).

Ainsi d’idole qu’elle était, la Réforme a contribué - grâce également à l’imprimerie - à faire changer le statut de l’image : elle devient un moyen de communication du message écrit ou oral, à la fois ludique, pédagogique et efficace.

Jérôme Cottin