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Bibliothèque (1990-2018)

Sébastien Bourdon

Peintre protestant ?

Anne IMBERT, Philippe LUEZ (éds.)

Nous avons là le catalogue de la très belle exposition éponyme organisée au musée national de Port-Royal-des champs dans les Yvelines, du 20 septembre au 16 décembre 2018.
Le grand public ne sait sans doute pas que le XVIIe siècle (avant la Révocation de l’Edit de Nantes tout du moins) compta un certain nombre d’artistes protestants de qualité, dont Sébastien Bourdon (1616-1671), montpelliérain de naissance, mais qui résida à Paris, après avoir passé quelques années auprès de la reine luthérienne Christine de Suède.

Sébastien Bourdon fut l’un des créateurs de l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1648, et il en fut le Recteur en 1655. Il s’inscrit dans la lignée de Poussin, dont il s’inspira, pour son style classique et antiquisant. Ses personnages, souvent bibliques, sont situés dans des paysages majestueux, au milieu de ruines antiques. Ils sont habillés de drapés colorés et généreux, aux couleurs chatoyantes.
Réglons tout de suite la question du "peintre protestant". On regrette le point d’interrogation mis dans le sous-titre, dans la mesure où le contenu du catalogue dit le contraire. Bourdon fut véritablement un peintre protestant, en ce que non seulement il assistait tous les dimanches au culte à Charenton (l’unique temple des parisiens, situé hors de Paris), mais l’on peut trouver des consonances entre ses peintures de paysages et les sermons des pasteurs qu’il écoutait. C’est en tous cas ce que montra le prof. Frédéric Coussiné, de l’Université de Rouen, dans une conférence "Sébastien Bourdon, une ’doctrine des eaux’", donné lors de la journée d’étude "L’art protestant en France avant la Révocation de l’Edit de Nantes", qui eut lieu les 4 et 5 octobre 2018 pour accompagner l’exposition.

Certes, il est malvenu, en histoire de l’art, d’accoler un qualification religieux à un artiste, même s’il l’est, mais ici les deux qualificatifs sont tellement liés que l’on n’aurait pas eu besoin du point d’interrogation (on dit bien, "Chagall, peintre juif", cela n’affadit pas sa peinture mais en donne une clé de lecture).

Ce catalogue d’exposition présente d’abord Bourdon en tant que "protestant parisien" (Elodie Vaysse). Puis Philippe Luez, l’actuel conservateur du musée national de Port-Royal s’intéresse aux représentations bibliques de l’Académie royale. Suit une présentation d’oeuvres bibliques du peintre : on signalera Moise sauvé des eaux (National Gallery, New York), Le repos de la Sainte famille, (musée des Beaux-Arts, Brest), Le Christ et les enfants (musée du Louvre, Paris), Le Christ et la samaritaine, et Eliezer et Rébecca, (Museum of fine arts, Boston), Abraham et les anges (musée de St-Germain en Laye). On découvrira une imposante tapisserie, Moise devant le buisson ardent, élément d’y cycle réalisé pour la demeure privé de Pierre d’Autheville, baron de Vauvert, à Montpellier. On n’hésitera donc pas à dire que Sébastien Bourdon fut l’un de peintres de la Bible les plus importants de cette époque, peu favorable aux protestants comme on sait.

Anne Imbert nous introduit ensuite dans la série des 7 œuvres de miséricorde du peintre, que l’on possède à la fois en tableaux (deux des 7 œuvres, venues des USA, sont présentes dans l’exposition) et en gravures, dont l’exposition montra également les plaques originales. Elle en profite pour nous proposer des comparaisons fort éclairantes entre des versions catholiques de cette thématique issue de Mt 25 mais fortement infléchie par la tradition romaine post-tridentine (qui voit là l’origine des 7 sacrements romains), et la version protestante que proposa notre artiste. Dans ses gravures, il resitue même les 7 œuvres de miséricorde dans le contexte de l’Ancien Testament, revenant à un des principes de l’exégèse protestante qui est que la Bible s’interprète par elle-même.
Frédéric Coussigné reprend en fin d’ouvrage la conférence déjà citée plus haut.
On attend maintenant avec impatience la publication des Actes des journées d’étude, qui ont élargi la thématique au rôle et à la situation des artistes protestants au 17e siècle, et leur apport à l’esthétique classique de cette époque.

Jérôme Cottin