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Coups de cœur

Spiritualité et christianisme à la biennale d’art contemporain de Venise (2019)

Titre et thème de la 58e biennale de Venise : "May You Live In Interresing Time"

Cliquer sur les photos pour un agrandissement (photos : J. Cottin)

La biennale de Venise est la plus grande exposition mondiale d’art contemporain. Elle a lieu tous les deux ans depuis la fin du XIXe siècle, et réunit des artistes du monde entier dûment (et durement) sélectionnés, qui exposent de deux manières : soit à titre individuel, soit comme représentants de leur pays, puisqu’il y a des "pavillons nationaux".

Cette année, les thèmes liés à la sauvegarde de la création, à la lutte contre la pollution et au réchauffement climatique se sont multipliés (par ex. le pavillon français), preuve que la création artistique suit les préoccupations actuelles (et parfois les anticipe). Cette rubrique se concentrera toutefois sur quelques thèmes spirituels et chrétiens présents dans cette vaste exposition. Ils sont certes loin d’être présents partout, mais il ne sont pas absents non plus. Je présenterai donc quelques "traces" de christianisme vues ici ou là, ainsi que trois programmes plus complets, qui sont explicitement ou très métaphoriquement chrétiens :

  • Les sculptures des mains géantes, Bilding Bridges de Lorenzo Quinn, à l’Arsenal
  • Une mise en scène autour de la parabole du Fils prodigue (texte biblique, et tableau de Rembrandt au musée de l’Hermitage), Dedicated to Rembrandt, dans la pavillon de la Russie
  • L’installation Traces de Dieu de Pablo Vargo Lugo dans le pavillon du Mexique.

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J-L Moulène, Donatrice, 2019

Tout d’abord cette sculpture du français Jean-Luc MOULENE (né en 1955) intitulée Donatrice (terre cuite XVIe s., acier), qui représente clairement une femme à genoux et en prière (Marie ?), mais amputée de ses mains et de ses pieds, lesquels se trouvent devant elle. L’artiste dit travailler sur le vide, sur les trous, sur l’absence. Son intention est-elle spirituelle, chrétienne ? Sans doute pas, mais l’effet produit par la sculpture, tirée du patrimoine chrétien (on ne sais s’il s’agit d’un original, d’un moulage ou d’une copie) l’est, incontestablement.
Le mélange d’un thème clairement chrétien (une femme agenouillée et en prière) mais barré par son contraire (les mains priantes sont détachées du corps) crée le trouble, et pourrait être interprété en deux sens opposés : la prière est vaine, puisque le corps ne peux plus, physiquement, prier. Ou au contraire : les mains priantes sont mises en évidence, surmontées sur un socle formé par les pieds, lesquels nous permettent d’avancer, de nous déplacer. Pieds et mains pourraient du reste représenter la part de Dieu, l’invisible qui vient vers nous et se donne à nous sous la forme d’un signe anthropomorphique.

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Frida Orupabo, Untitled, 2018

Autre "trace chrétienne" sur une photo en noir et blanc, découpée sur carton et articulée tel un pantin, due à l’artiste née en Norvège (1986) et travaillant à Oslo Frida ORUPABO. Cette artiste travaille sur le thème de la femme noire ; ses thèmes privilégiés sont les ethnies, les identités sexuelles, le regard, la violence coloniale. Dans une série datant de 2018 et intitulée Untitled, elle présente ses portraits tels des marionnettes articulées pour les théâtres d’ombre. Mon regard s’est arrêté sur cette photo où l’on voit une femme très digne, portant un vêtement sur lequel se trouve la photo d’un homme (un ecclésiastique sans doute) portant un crucifix. Là encore, on peut lire la photo dans les deux sens. La présence de cette croix au centre du portrait donne une dignité à cette personne : elle est à l’image de celui qui est montré sur la croix. Mais on peut aussi y voir un symbole des dominations masculine et coloniale, puisque derrière la croix se trouve un portait d’homme.

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Tête de Christ, graffito anonyme

Dernière "trace chrétienne", cette modeste peinture murale sur une porte, dans les bâtiments de l’arsenal. S’agit-il d’une œuvre intentionnelle ? D’un dessin mis là par hasard ? D’un graffito de Street Art ? On peut en tous cas clairement identifier une tête de Christ en violet, entourée par les deux signes de ponctuation de la parenthèse, de couleur jaune (violet et jaune sont les deux couleurs complémentaires) ; une tête si petite que peu de personnes, sans doute, l’auront remarquée. Mais elle est là, présente et discrète. Que veut dire la parenthèse ? Là encore, de multiples significations sont possibles.

Venons-en aux trois programmes annoncés.

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Les 6 paires de mains géantes de L Quinn
Esquisse avec les titres
Comme une voute d’église
Dans un décor industriel

En extérieur et dans les ex-chantiers navals de l’Arsenal (ce mélange du monde du travail et de celui de l’art est en soi signifiant), émergent 6 paires de mains et de bras géants, moulées par l’artiste Lorenzo QUINN. Intitulé Bilding Bridges, ce imposant ensemble est posé sur des pontons et flotte sur l’eau. L’eau du canal participe ainsi à la réalité de cette œuvre en plein air. Ces bras forment des ponts au dessus de l’eau, mais également comme la voûte d’une église ou d’une cathédrale. Du reste, l’une des extrémités de cet ensemble sculpté est formé par l’arrondi du bassin, qui dessine une sorte d’abside d’église (voir croquis). Sur le croquis, sont également nommés les 6 paires de bras dont les mains ont toutes des attitudes différentes : (de gauche à droite) : Wisdom (Sagesse), Hope (Espérance), Love (Amour), Help (Solidarité), Foi (Faith), Friendship (Amitié). Les paires de bras et de mains sont formés par des personnes différentes.

les mains "Amitié"
Les mains "Amour" et "Solidarité"
les mains "Foi"
Les mains "Sagesse" et "Espérance"

On cherche alors immédiatement les correspondance entre les titres donnés aux mains et la manière dont elles sont représentées et jointes. Les 6 titres désignent des attitudes humaines positives, dont une est explicitement religieuse ("Foi") mais les autres, tout en ne pouvant évoquer que des attitudes humaines visant à la rencontre avec l’autre, peuvent aussi bien être religieuses. A preuve, le trio "foi-Espérance-amour", présent dans le fameux texte paulinien de 1 Co 13,13 est ici présent en trois paires de mains : "Maintenant donc ces trois-là demeurent, la foi, l’espérance et l’amour, mais l’amour est le plus grand".
Quant aux trois autres : "Sagesse", "Solidarité" et "Amitié", ce sont aussi des thèmes présents dans la Bible. Là encore, une lecture chrétienne de cette œuvre est évidente, mais elle ne s’impose aucunement.
On s’arrêtera un instant sur la sculpture "Foi" qui ne montre pas, comme on s’y attendrait, les deux mains jointes avec les paumes à plat ou encore les mains jointes avec les doigts enlacées, pouvant évoquer toutes les deux la prière. La "Foi" est représentée par une main d’enfant qui agrippe le doigt d’une main d’adulte. Il est intéressant de noter que toutes ces mains, et quelque soit le thème, évoquent la rencontre, la solidarité entre les humains, le partage. Ainsi chacun des 6 thèmes est-il également présent dans les 5 autres.

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losange en pierre posé sur le sol
la face non polie du losange, le sable, et les films projetés
extrait du film : Getsemané
Extrait du film : Jésus marche sur l’eau

Toujours dans l’arsenal, mais à l’intérieur cette fois-ci, se trouvent plusieurs pavillons nationaux, dont celui du Mexique. Je rentre dans une pièce sombre ; les yeux doivent s’habituer au manque de lumière. On tombe d’abord sur une plaque de pierre fortement éclairée, taillée en losange et posé par l’un des côtés étroits, sur le sol. D’un côté cette pierre est lisse, de l’autre elle est rugueuse. Le sol sur lequel elle est posée est délimité par un trait, pour indiquer qu’il ne faut pas franchir cette limite et que l’espace sur lequel elle est posée nous est inaccessible. J’ai alors pensé à Ex 3,4 : "N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales de tes pieds car le lieu où tu te tiens est une terre sainte". Sans avoir lu le titre de l’installation de l’artiste, Pablo VARGAS LUGO, et en voyant la mise en scène autour de cette pierre, je me suis dit qu’elle pourrait très bien signifier le Dieu invisible s’adressant à Moïse (et à d’autres) de l’Ancien Testament. C’est alors que je cherche le titre de l’œuvre et que je lis Acts of God (Actes de Dieu) . Étrange coïncidence : mon expérience esthétique de l’œuvre et l’interprétation que j’en fais rejoignent le titre que l’artiste lui a donnée. Ce n’est pas tout. Derrière la pierre se trouvent deux écrans géants, projetant chacun, mais de manière décalée, deux petits films de 15 mn, avec des extraits de vues et de scénarios que l’on identifie immédiatement comme étant des épisodes bibliques. Biblique et christique, car on y voit par exemple Jésus tenté, ou marchant sur les eaux, ou encore des moments de la Passion (la prière au mont des Oliviers). Mais il ne s’agit que d’extraits de films, et montés en désordre, comme pour suggérer que le spectateur doit reconstituer par lui-même le récit dans sa cohérence et sa trame narrative.
Le commentaire de l’œuvre explique que l’artiste a voulu aussi, par cette installation, dénoncer l’emprise du religieux chrétien conservateur sur la société Sud-américaine actuelle, mais je n’ai, personnellement, pas ressenti cet aspect dans cette installation ; plutôt le fait que le récit biblique reste présent dans notre culture, surtout par le biais de productions médiatiques. Le contraste entre ces extraits de films sur Jésus, et l’énigmatique pierre aniconique, donne également à penser, et à penser spirituellement.

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Lc 15 à l’entrée du pavillon russe
Rembrandt dans son atelier
Les figures du tableau deviennent sculpture
Inquiétantes actualisations
Actualisation et destructions

Nous quittons l’Arsenal et allons aux Giardini. Là se trouvent d’autres pavillons, dont celui de la Russie. Avant même d’entrer, je me trouve face à un panneau intitulé Luc 15, 11-32 : le sujet biblique de l’installation présentée à l’intérieur est donc clairement affiché. Le titre de ce qui est donné à voir s’appelle Dedicated to Rembrandt , et est dû à un collectif d’artistes. Après un peu d’hésitation, on comprend qu’il s’agit d’une réinterprétation actualisante du célèbre tableau de Rembrandt sur la parabole du fils prodigue. Ce tableau aux dimensions imposantes se trouve au musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg, et se présente comme une interprétation artistique personnelle de la parabole évangélique. Le collectif d’artistes a poursuivi l’intention de Rembrandt, en proposant une interprétation de l’interprétation. Dans un espace obscur, on navigue entre le texte biblique, l’atelier reconstitué de Rembrandt, les personnages du tableau devenus sculptures, et - par le biais de films - une actualisation contemporaine de la parabole. Le tout dans un bruit assourdissant. Les films montrent des scènes de violences et de destructions, et l’on comprend alors que nous (il s’agit d’un "nous" collectif, désignant le monde dans son état actuel) sommes ce fils perdu, qui n’a pas encore retrouvé le Père aimé, et qui, avant d’avoir reçu son pardon libérateur, est en proie moins à une condamnation certaine qu’a un acte d’auto-destruction. Cette installation artistique, médiatique et biblique pourrait aussi avoir une dimension critique et politique, visant les actes antidémocratiques et la force militaire du président Poutine. Mais d’autres dirigeant dans ce monde - et ils sont hélas nombreux - pourraient tomber sous le coup de cette condamnation, ou tout au moins, de cette sérieuse mise en garde. L’actualisation du tableau biblique de Rembrandt a en tous cas pris un accent politique, voire apocalyptique (au sens de destruction massive, non de message eschatologique). On sort quand même de là avec un sentiment d’oppression.

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Le pasteur Simons, installation : Mondo Cane (pavillon belge)

Évidemment, les allusions bibliques et chrétiennes ne sont présentes que dans les pays où le christianisme a joué un rôle historique. On en retrouvera encore dans les pavillons des USA (qui met en valeur un seul artiste, Martin Puryear, sur le thème Liberty, dénonçant lui aussi l’alliance historique entre christianisme, pouvoir et violence), ou encore dans celui de la Belgique. La Fédération Wallonie-Bruxelles est le commanditaire d’une œuvre étonnante, sous forme d’une installation de 18 personnages grandeur nature, articulés et parlant, intitulée Mondo Cane . Cette installation à la fois figurative, humoristique et déjantée, a été réalisée par les deux artistes flamands et bruxellois Jos de Gruyter et Harald Thys, et a reçu une mention spéciale du jury (2e prix). Parmi ces personnages atypiques on trouve un pasteur (le pasteur Simons), une fille de pasteur (Jacobina Bienebol) et une mystique catholique (Kristinus Oplinus).

Dans les cultures où le christianisme n’est pas présent (ou que de manière très marginale), ces allusions sont évidemment absentes, ce qui ne veut pas dire que les œuvres présentées ne soient pas porteuses de spiritualités. Mais il s’agira alors d’une spiritualité d’un autre type, mettant en avant la forme, la fluidité, la couleur, le vide, le silence, la blancheur.

Jérôme COTTIN